mardi 23 novembre 2010

Autochtones bétés et allogènes baoulés ont désappris à vivre ensemble

Le Monde
Publication Logo

08 novembre 1995

La campagne présidentielle a creusé le fossé entre communautés dans l'ouest de la Côte-d'Ivoire;
Autochtones bétés et allogènes baoulés ont désappris à vivre ensemble


AUTEUR: PICARD FRANCOIS

RUBRIQUE: International

LONGUEUR: 967 mots

ENCART: Le gouvernement et l'opposition sont parvenus à un accordlundi 6 novembresur l'organisation des élections législativesprévues le 26 novembre. L'opposition a levé le mot d'ordre de boycott actif appliqué lors de l'élection présidentielle. En contrepartiele gouvernement a accepté de réviser les listes électorales. Les deux parties ont multiplié les appels au calme envers les communautés bétée et baoulée qui se sont affrontées dans l'ouest du pays.


La rentrée des classes a enfin eu lieu en Côte-d'Ivoirejeudi 2 novembre. Mais les cours ne sont pas près de reprendre au Cafople Centre d'aptitude et de formation professionnelle de Gagnoadans le centre-ouest du pays. L'établissement héberge plus de quatre mille paysans de la même ethnie que le président Henri Konan Bédié. Des réfugiés baouléschassés de leurs terres par les autochtones bétéss'entassent à cent par salle de classe pour dormir.
Pierrevingt-neuf ansaffirme que la tension est montée brusquement dans son village à la veille de l'élection présidentielle du 22 octobre. Les dirigeants de l'opposition avaient auparavant lancé un appel au boycottage actif du scrutinun appel entendu au coeur du pays bétéle fief du Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbotandis que les autorités préfectorales voulaient s'assurer du vote des campements baoulés où l'on soutient le Parti démocratique de Côte-d'Ivoirele PDCIl'ancien parti uniqueau pouvoir depuis l'indépendance.
Mécontents du code électoral et des conditions du déroulement du scrutinles militants du FPI avaient déjà barré les routes principales de la région avec des troncs d'arbres pour gêner les opérations.
Les autorités du PDCI sont venues nous voirdit Pierreun planteur baoulépour nous dire que nous aurions une caisse pour voter et les Bétés auraient une autre caisse. Bonpeut-être que ces mots ont fait monter la tension chez eux. Les habitants du prochain village bété leur ont rendu visite. Selon Pierreils nous ont dit de partir tout de suite ou qu'on allait nous tuer. Cette nuit-làtous les Baoulés de son campement ont pris la fuite pour se réfugier en villeà la gendarmerie.
Ca me décourage. Quelqu'un qui a travaillé la terre pendant cinq ou vingt ans se voit aujourd'hui dans la ruebredouille.
Les deux communautés se rejettent la responsabilité des hostilités et les réfugiés baoulés accusent les Bétés de profiter de leur absence pour s'emparer de leurs biensnotamment de la récolte en cours de cacao et de café. L'opposition accuse le pouvoir d'avoir encouragé les départs pour diaboliser le FPI dans son fief. Leurs responsables soulignent que la rumeur d'un premier massacre dans un campement baoulédiffusée à la hâte par l'Agence ivoirienne de pressen'a jamais été confirmée par les autorités. Plus de deux semaines après les premiers incidentsle gouvernement ne s'est toujours pas prononcé officiellement sur la crise. Mardi 7 novembrele premier ministreDaniel Kablan Duncandevait se rendre dans la région. LaurentGbagbo l'y avait précédé. Le dirigeant socialiste avait mis en cause une manipulation qui met en danger la vie de nos parentsbaoulés ou bétésajoutant: Moij'ai grandi avec les Baoulés.
A 35 kilomètres en broussedeux hameaux abandonnés l'un baoulé l'autre bété ont été pillés et partiellement brûlés. De part et d'autre on rappelle les mariages mixtes du passémais dans le village bété de Ziriwaun vieux est formel: Pendant cent ansun Baoulé ne peut plus revenir ici.
Seize kilomètres de piste plus loinà Souangakroles villageois baoulés ne partent plus aux champs sans un fusil de chasse. Les premiers Baoulés à s'installer à Souangakroen 1969avaient quitté la région du centre à la recherche de nouvelles terres à défricher pour cultiver le cacaodont la Côte-d'Ivoire est le premier exportateur mondial. Cette migration de Baoulés se poursuit à ce jour vers les dernières régions forestières de l'ouest du pays.
IMPLANTATION NATIONALE
Icila rivalité Baoulés-Bétés a éclaté au grand jour en 1990 avec la première élection multipartite depuis l'indépendance. Le président Félix Houphouët-Boignybaouléavait alors battu M. Gbagbobété natif de Gagnoa. Quand on leur demande la raison du conflit actuelles anciens du village de Souangakro répondent comme un seul homme: Multipartisme.
Pendant trente ansM. Houphouët-Boigny avait maintenu un système de parti unique qui n'était pourtant pas prévu par la Constitution. Il soulignait qu'avec plus de soixante ethnies en Côte-d'Ivoirele multipartisme entraînerait forcément des clivages d'ordre ethnique. Son successeur est comme lui baoulé. René Degny-Seguijuriste et président de la Ligue ivoirienne des droits de l'hommetrouve que la Côte-d'Ivoireà l'image de beaucoup de jeunes démocraties en Afriquesubit le refus de l'alternance politique par les gouvernantsauquel s'ajoute le problème ethnique développé par la presse. Selon M. Degny-Seguile président Houphouët-Boigny est mort en décembre 1993 avant que le conglomérat de nationalités ivoiriennes se soude en un Etat-Nation. Les rivalités ont éclaté au grand jour avec la brève lutte de succession entre bédiéistesperçus comme essentiellement baouléset alassanistespartisans de l'ancien premier ministre Alassane Ouattaraoriginaire du Nordune région essentiellement musulmanehabitée par les Sénoufos et les Dioulas.
Par la suitele nouveau code électoral promulgué par le président Bédié a encore rajouté de l'huile sur le feuestime M. Degny-Segui. La loi veut que les candidats à la présidence soient de père et mère eux-mêmes nés Ivoiriensce qui entraîneselon luila distinction entre certains Ivoiriens de première zone et des Ivoiriens de seconde zone. Pour enrayer les accusations de tribalismele pouvoir rappelle que le gouvernement comprend des ministres bétéset que le secrétaire général du PDCI est originaire du Nord. En facel'opposition souligne que le secrétaire général du Rassemblement des républicains (RDR)proche de Alassane Ouattaraest du Sud et que le numéro deux du FPI est dioula.
Carcontrairement à d'autres pays d'Afriqueles trois principaux partis de Côte-d'Ivoire ont chacun des sections dans toutes les régions du pays. Et l'accord sur les élections législatives du 26 novembre permettra aux trois grandes formations politiques de mettre cette implantation nationale à l'épreuve.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire