mardi 22 mai 2012

Mamadou Koulibaly bouscule tout: « Sous Outtara, la Côte d’Ivoire va très mal »


Mamadou Koulibaly bouscule tout: « Sous Outtara, la Côte d’Ivoire va très mal »

Dans une longue interview accordée au bimensuel panafricain AFRIQUEDUCATION, le professeur Mamadou Koulibaly, président de LIDER, dresse un bilan sans fard d’Alassane Ouattara. L’intégralité de cette interview coup de poing est à lire sur www.lider-ci.org et dans AFRIQUEDUCATION Nr. 348 du 16 au 31 mai 2012, qui revient également sur le séminaire-bilan du parti dans un dossier intitulé : «Ouattara An 1 : Retour en arrière». Bonne lecture et bonne diffusion.
Après un an d’exercice du pouvoir suprême, à la tête de l’Etat, Alassane Ouattara a-t-il réussi son pari de stabiliser la Côte d’Ivoire et de la remettre sur les rails ? Qu’en est-il du chômage, de la sécurité, de la justice, de l’équité, du favoritisme, du sectarisme ? Où en est exactement la réconciliation nationale ? Le savoir-faire du chef de l’Etat en matière de gouvernance et de gestion, est-il contesté alors qu’il devrait avoir le satisfecit de toute l’opposition ? Pour répondre à ces questions, nous avons demandé au président de LIDER, le professeur Mamadou Koulibaly de dire ce qu’il en pense. Président de la précédente Assemblée nationale alors qu’il était vice-président du FPI, le parti de Laurent Gbagbo, l’agrégé des sciences économiques est tout sauf un démagogue. Il a le mérite de sortir des vérités sans se soucier des qu’en dira-t-on. Dans cette interview, le président Alassane Ouattara en prend pour son grade. Pour le chef de LIDER, il n’a strictement rien fait en un an. Démonstration à l’appui. La France ne trouve pas non plus grâce à ses yeux, qu’elle soit sarkozyste ou hollandiste. Koulibaly bouscule tout et nous fait dire à AFRIQUEDUCATION qu’il est un empêcheur de tourner en rond, tel qu’on en voudrait dans chaque pays africain.
AFRIQUEDUCATION: Alassane Ouattara reçoit des félicitations des bailleurs de fonds qui reconnaissent qu’il est en train de remettre le pays sur les rails. Vous rétorquez en parlant de «désillusions». Franchement, quand on voit d’où vient la Côte d’Ivoire, votre jugement n’est-il pas très sévère ?
République. Les bailleurs de fonds utilisent d’habitude et autant que possible un langage diplomatique très policé, la « langue de coton » douce, confortable, souple et hygiénique. Le coton est un accessoire indispensable au maquillage. D’ailleurs, les bailleurs de fonds se sont distingués dans tous les pays par leur modération et leur sens de la mesure. Et il ne faut pas oublier que Ouattara a quand même été un des chefs de leur communauté jusqu’à récemment.
Ensuite, nous parlons de désillusions parce que le candidat Ouattara a promis créer « un million d’emplois en 5 ans, soit 200 000 par an ». Or, que constatons-nous ? Le contraire, c’est-à-dire, de la destruction d’emplois : le chômage est très élevé dans notre pays et ne cesse d’augmenter. Selon les statistiques de l’Agence d’études et de promotion de l’emploi (Agepe), « les jeunes de moins de 35 ans qui constituent plus de 64% de la population, sont frappés par un taux de chômage estimé à environ 25 % ». Si l’on ajoute les chômeurs déguisés, le taux de chômage serait beaucoup plus important. A défaut de créer des emplois, le président Ouattara endette la Côte d’Ivoire. A propos de la dette, le président fait croire que le PPTE résoudra les problèmes des Ivoiriens.
Ce n’est pas vrai. Le président sait bien que le binôme infernal constitué par l’aide publique internationale et le crédit concessionnel constitue pour les Etats créanciers un instrument privilégié et efficace d’exercice et d’entretien de leur domination permanente sur les Etats débiteurs.
En plus, le mécanisme mis en place par l’Etat français appelé « contrat de désendettement et de développement, C2D » est à la fois contraignant et infantilisant pour les pays bénéficiaires, puis que l’utilisation des fonds est tributaire des créanciers. Dans le cas ivoirien, la gestion du processus d’allocation des ressources est faite par un Comité de Pilotage C2D basé à Paris et d’un Comité d’Orientation et de Suivi. En général, les financements seront diligentés par l’Agence française de développement.
Enfin, sous le président Ouattara, la Côte d’Ivoire va très très mal. Chaque année, l’ONG Transparency International, qui est présente dans de nombreux pays, publie son rapport sur la corruption dans le monde. Les notes vont de 10 à 0, et classent les pays les moins corrompus (note proche de 10) aux plus corrompus (proche de 0).
Le Botswana, classé 32e avec une note de 6,1, est le premier pays africain le moins corrompu. La Côte d’Ivoire, avec une note de 2,2 sur 10, est classée 154e. Rappelons que les sources de données utilisées pour calculer l’Ipc (indice de perception de la corruption) sont liées à l’abus de la puissance publique, à la corruption des agents publics, aux commissions occultes distribuées lors de la passation des marchés publics, aux détournements des fonds publics. Transparency International prend aussi en compte les efforts et l’efficacité des moyens mis en place pour lutter contre la corruption dans le secteur public. On ne peut donc pas dire qu’en la matière, nous avons fait de vrais progrès.
En outre, depuis l’accession au pouvoir d’Alassane Ouattara, les autorités ivoiriennes n’ont pas démontré leur respect de la liberté de la presse, au contraire. Reporters sans frontières vient d’ailleurs de dégrader la position de la Côte d’Ivoire en la matière, la faisant chuter de 41 places à la 159e place d’un classement qui compte 179 pays. Alors que les Ivoiriens peinent à trouver leur pitance quotidienne, le coût de la vie s’étant élevé, le nouveau gouvernement Ouattara est composé de 40 ministres dont 5 au titre de la présidence de la République. C’est une équipe pléthorique et donc forcément budgétivore qui a été servie au peuple qui, lui, souffre. Sou-venez-vous que pendant la campagne, il prétendait qu’il pouvait gouverner avec seulement 25 ministres. Il y a également le tribalisme d’Etat qui domine l’affectation des cadres politiques aux dépens de la compétence et de l’éthique. En effet, après plusieurs dizaines de nominations ethniques, Ouattara, lui-même originaire de Ferké au Nord du pays, a orchestré l’installation d’un autre nordiste de Ferké au perchoir de l’Assemblée nationale. Une Assemblée nationale sans opposition et qui est à sa solde. Ceux qui profitent du gouvernement Ouattara sont des gens d’un clan qui partagent tous des caractéristiques communes : avoir la bonne religion, être originaire de la bonne région, militer au bon parti et appartenir à la bonne famille. De ce point de vue, nos critiques ne sont pas sévères et nous doutons for t que les bailleurs de fonds puissent féliciter sincèrement un tel pouvoir.
Alassane Ouattara est un brillant économiste qui a fait ses preuves. En tant qu’agrégé des sciences économiques et ancien ministre de l’Economie et des Finances, vous ne l’êtes pas moins. Dites-nous concrètement ce que vous trouvez de vraiment critiquable dans son programme économique ?
Nous apprécions le programme présidentiel d’urgence (PPU) qui traite des dossiers importants. Selon les responsables de ce programme, c’est la somme de 45 milliards de francs cfa qui aura été injectée en 2011, et pour l’année 2012, c’est la somme de 60 milliards de francs qui serait débloquée pour le PPU. Faisant l’état des projets 2011, les gestionnaires de ce programme révèlent que 160 PME ivoiriennes ont été sollicitées pour la réalisation des projets, 30 hôpitaux généraux auraient été réhabilités, ainsi que les résidences des préfets et sous-préfets. Le programme participerait aussi à la gratuité des soins dans les hôpitaux et à la réhabilitation des pompes villageoises. Pourtant, la gratuité des soins a été abandonnée il n’y a pas longtemps. Pour l’année 2011, il faut noter que les études et travaux du PPU ne sont pas inspirés par Ouattara. Ces programmes étaient déjà dans le circuit et attendaient des financements que les crises politiques successives depuis vingt ans n’autorisaient pas. Le président Ouattara a eu les moyens de l’aide publique internationale pour accompagner son arrivée au pouvoir et pour financer ces travaux.
Mais au-delà de tout, ce que nous lui reprochons, c’est son incapacité à créer un climat de confiance et de liberté économique (libre-échanges, liberté d’entreprendre, libre choix de consommation, etc.) favorable à la création d’emplois et à la prospérité. En période de crise, les politiques les plus flexibles sont les meilleures. Les Ivoiriens devraient au plus vite pouvoir bénéficier des retombées de la liber té économique. Après plus de 50 années d’échec de dirigisme étatique et de pouvoir centralisé, alors que la dette croît avec la pauvreté, la voie de la liberté s’impose en Afrique et singulièrement en Côte d’Ivoire, où les dysfonctionnements gouvernementaux ont conduit à des violences démesurées.
Sous le président Ouattara, la pratique des appels d’offres est abandonnée. Sous son mandat, la presse a révélé plusieurs scandales liés à la passation des marchés publics.
En plus, Ouattara s’octroie un budget de souveraineté de 300 milliards et c’est son frère Birahima Ouattara qui gère cette cagnotte en tant que directeur financier de la présidence de la République, alors qu’il est parallèlement ministre chargé des Affaires présidentielles et qu’il cumule ces hautes fonctions de l’Etat avec celle de trésorier principal du RDR, le parti que préside encore le président de la République.
Allez-vous parler de bonne gouvernance dans ces conditions ?
L’insécurité a atteint un niveau intolérable dans notre pays. L’évènement en date de la première semaine de mai est l’évasion, orchestrée par certains soldats des Forces Républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI), l’armée régulière du pays, de leurs camarades emprisonnés à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (MACA) et qui étaient condamnés pour grand banditisme. Il y a plusieurs dizaines d’évadés, selon des sources bien introduites au sein de la garde pénitentiaire. D’autres prisons du pays ont ainsi reçu la visite des militaires venus libérer leurs frères d’armes.
Au niveau du monde rural, les paysans grognent d’autant qu’ils ont du mal à comprendre que pendant la campagne électorale, le candidat Alassane Ouattara leur avait promis l’amélioration de leur niveau de vie, car avec lui au pouvoir, leurs produits seraient vendus à un prix rémunérateur disait-il. Mais dans les faits, c’est la désillusion totale. Ils ont du mal à comprendre que leurs produits soient achetés à des prix dérisoires, en-dessous du prix officiel fixé par l’Etat lui-même. Au lieu d’aider le monde paysan comme il l’avait promis, le président Alassane Ouattara a plutôt augmenté les charges fiscales des paysans avec la création de nouvelles taxes. Les plantations d’hévéa, de palmier à huile, de coco, de café, de cacao, d’anacarde, de banane, d’ananas, de mangue, de canne à sucre, de citron ou de papaye, appartenant à des paysans ou exploitées par une entreprise agro-industrielle, entrent dans le champ d’application de l’impôt foncier. Les secteurs du coton et de l’anacarde ne sont pas organisés pour que les paysans en tirent le meilleur profit. Concernant l’anacarde, il faut noter la fuite de production de 150 000 tonnes vers des pays voisins, le Ghana et le Burkina, provoquant un préjudice d’environ 15 milliards FCFA pour la seule année 2011. Et ces trafics datent de la période où les Forces nouvelles contrôlaient les zones Centre Nord Ouest. Un an après son accession au pouvoir, le président Ouattara n’a pas encore mis fin à ces trafics. A qui profitent-ils donc aujourd’hui ?
Il y a également la présence d’anciens combattants des Forces nouvelles de l’époque qui se sont installés dans la zone forestière du pays et inquiètent les paysans, qui se demandent si l’on veut les vider de leurs terres et les exproprier par la force.
En plus, le président Ouattara a reculé l’âge du départ à la retraite. Désormais, l’âge du départ à la retraite pour les personnels civils de l’Etat passe de 57 à 60 ans, pour la catégorie B à A, précisément, jusqu’au grade A3, et de 60 à 65 ans, du grade A4 à A7. Pour le gouvernement, ces dispositions devraient permettre d’équilibrer les comptes de la Caisse générale des retraités et agents de l’Etat (CGRAE) actuellement « déficitaire d’une cinquantaine de milliards de F CFA par année », en relevant en plus les niveaux de cotisations, ce qui équivaut à une diminution des salaires. C’est du mal qu’on fait aux travailleurs. De plus, ces mesurettes ne peuvent en aucun cas permettre de résorber les déficits de la CGRAE. On pourrait continuer encore et encore et encore sans épuiser la critique tellement la crise est profonde, générale et durable et que Ouattara ne semble pas vouloir l’affronter sérieusement en instaurant d’abord un climat de confiance. Sans confiance, point de réussite économique.
On dirait que vous souhaitez son échec, sinon pourquoi critiquez-vous ses performances et en même temps, vous n’acceptez pas la main qu’il tend à toute l’opposition pour une réconciliation véritable du pays ? Ne le trouvez-vous pas suffisamment sincère ?
LIDER, en tant que parti d’opposition, ne saurait souhaiter l’échec du président Ouattara. Un parti d’opposition ne s’oppose pas à l’avenir de son pays, de ses populations. Il s’oppose au régime et au système qui gère l’Etat et le pouvoir. L’échec du gouvernement Ouattara serait douloureux pour les Ivoiriens, déjà fragilisés par ces longues années de crises sans fin qui vont de vengeance en revanche et de revanche en violences. Le cycle est infernal. C’est plutôt la façon de gouverner de Ouattara qui est un échec. Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que sa façon de faire a des conséquences sur les performances de son gouvernement.
En ce qui concerne la main tendue du Président Ouattara, LIDER a toujours demandé au président de la République de discuter avec son opposition. Ce qu’il a toujours refusé préférant régner en hyper-président, sans contrepoids, sans contre-pouvoir.
C’est la gestion de ce pouvoir sans limite et la dégradation des conditions de vie des populations qui sont mises en cause par nos critiques.
Nous concernant, le président Ouattara a refusé de nous écouter. Nous avons dénoncé sa façon clandestine de financer certains partis politiques et de ne pas en financer d’autres. Pourtant, il s’agit de l’argent public qu’il faut utiliser de façon convenable. Pour les élections législatives, il a distribué quatre millions de F CFA à quelques candidats de son camp, et a laissé ceux des autres camps se débrouiller. Ce sont des pratiques qui tordent le cou au jeu démocratique et à la transparence. Mais il s’en est sorti avec un parlement monocolore.
Il a également suspendu le salaire des députés de la législature 2000-2011, prétextant que le mandat de cette législature a pris fin avec la chute de Laurent Gbagbo.
Une telle assertion est dénuée de sens et est en plus anticonstitutionnelle. Lorsque l’hypocrisie s’installe dans les rapports entre l’opposition et le pouvoir, cela crée la méfiance. Et la méfiance est très mauvaise pour les affaires et la stabilité. Ce n’est donc pas moi qui ne le trouve pas sincère, mais plutôt les actes posés par le président de la République lui-même et le non-respect de sa parole donnée qui plaident en faveur de la méfiance qu’il suscite. Il ne fait pas ce qu’il a promis et fait ce qu’il n’a pas promis et ne supporte pas qu’on le lui dise.
Charles Konan Banny qui est un économiste comme vous, est le «Monsieur de la réconciliation» du chef de l’Etat. Est-il à la place qu’il faut ? Est-il bon pour ce job ?
Décidément, cela fait beaucoup d’économistes. Si seulement, la gouvernance de l’Etat pouvait en profiter ! Les Ivoiriens doivent se réconcilier pour que le pays redécolle. Pour amener les Ivoiriens vers la réconciliation, le président de la République a commis Charles Konan Banny, ancien premier ministre, à cette tâche.
Mais il y a également l’actuel premier ministre Jeannot Kouadio-Ahoussou qui se propose de renouer le fil du dialogue entre le gouvernement et les partis politiques de l’opposition.
Monsieur Banny a été nommé pour présider la Commission dialogue, vérité et réconciliation (CDVR). Cette commission a été officiellement installée le 28 septembre 2011. Cela fait plusieurs mois que Banny est à son poste mais les populations n’ont encore aucune idée précise sur la façon dont il pilote cette commission. Or il y a urgence en la matière.
Le cadre juridique qui encadre cette commission pose problème. Non seulement, l’ordonnance qui crée la CDVR est illégale, mais cette commission n’est pas indépendante du président de la République, qui, tout en étant un acteur clé de la crise ivoirienne, a nommé par décret Banny, lui-même acteur de premier plan de la crise que traverse la Côte d’Ivoire depuis des années. Il y a de sérieux risques que cette commission connaisse des difficultés de fonctionnement comme ce fut le cas du Forum de la réconciliation nationale de 2001. Monsieur Banny a été nommé pour deux ans ; bientôt huit mois seront écoulés et il lui reste à peu près 15 mois pour achever une mission dif ficile dans des conditions institutionnelles pas claires. En tout cas, le cadre juridique dans lequel il travaille est critiquable et les délais semblent courts vu la gravité et la complexité de la crise et de la méthodologie de la CDVR.



Si vous étiez, aujourd’hui, à la place d’Alassane Ouattara, comment mèneriez-vous cette réconciliation pour qu’elle soit un vrai succès comme c’est le cas au Togo voisin ?
La première des choses à faire, aurait été de donner un statut clair à Alassane Ouattara comme opposant. L’opposition doit disposer d’un statut la plaçant dans un cadre normalisé, statufié qui garantit l’effectivité et la jouissance des droits et détermine ses obligations.
Si nous étions à la place d’Alassane Ouattara, les opposants ne seraient pas jetés en prison sans justice ni présomption d’innocence. Nous ne jetterions pas en prison tous ceux qui rentreraient d’exil. Nous aurions tenu un discours rassurant qui aurait fait revenir tous ceux qui vivent dans les camps de réfugiés installés par le HCR dans les pays voisins de la Côte d’Ivoire.
A la place d’Alassane Ouattara, je ne me serais pas empressé d’envoyer mon prédécesseur à la CPI. Et si j’avais été obligé de le faire, j’aurais demandé que ceux qui, dans mon camp, ont été les auteurs de crimes de sang, de crimes contre l’humanité, de crimes de guerre, soient eux aussi transférés devant la CPI, comme je l’avais promis à la communauté internationale à plusieurs reprises. Je n’aurais jamais trahi ma parole donnée sur le sujet.
A la place d’Alassane Ouattara, je n’allais pas nommer Banny comme cela a été fait, mais j’allais plutôt impliquer les députés dans le processus de réconciliation pour qu’ils adoptent une loi organique qui mette en place la CDVR. C’est le débat sur cette loi qui aurait enclenché le processus de réconciliation dans toutes les circonscriptions électorales du pays. Les députés auraient commencé à recoudre le tissu social au niveau local. Cette façon de faire est plus efficace car la crise vient d’abord de querelles entre les élites politiques qui ont, par la suite, instrumentalisé les ethnies, les tribus, les religions et les régions.
A la place d’Alassane Ouattara, je n’allais pas calibrer la durée du mandat de la CDVR sur mon mandat de président de la République. Le processus de réconciliation peut prendre du temps. On allait laisser tout le temps aux populations de se parler, de s’écouter et de se pardonner. J’aurais laissé le temps à la justice de mener des enquêtes indépendantes pour punir sévèrement tous les coupables de crimes sans discrimination.
A la place d’Alassane Ouattara, je n’allais pas suspendre, puis, geler les salaires et autres indemnités des anciens députés car si, sur le plan humanitaire, c’est un drame, sur le plan politique, c’est un mauvais signe qui montre qu’il n’y a pas, dans l’esprit du président, de continuité de l’Etat et sans continuité de l’Etat, comment réconcilier ?
A la place d’Alassane Ouattara, je n’aurais jamais dit ni fait du rattrapage ethnique, car j’aurais accentué ainsi la fracture sociale et politique dans mon pays.
Cependant, à LIDER, nous ne désespérons pas car le dialogue initié par le premier ministre demeure une lucarne pour la réconciliation.
Vous n’étiez plus en très bons termes avec Laurent Gbagbo, bien avant l’élection présidentielle perdue par le FPI. Vous aviez été mis en minorité dans le parti qui a utilisé une stratégie suicidaire. Les organisations des droits de l’homme à plu-sieurs reprises vous avaient mis en garde contre les exactions et les tueries. Franchement, êtes-vous étonné que Laurent Gbagbo ait été transféré à la Cour pénale internationale ? A-t-on entendu un pays africain protester sérieusement contre un tel transfert ?
Nous sommes étonnés qu’il soit le seul à La Haye, si tant est que le principe de la CPI consiste à punir les premiers responsables des ex-camps en belligérance. Lider est surpris de voir que le président Alassane Ouattara, qui a créé les FRCI, ne soit pas lui aussi à La Haye, puisque ces FRCI ont commis des crimes graves au regard du droit international. Selon le rapport pour l’année 2011 d’Amnesty International intitulé «Nous voulons rentrer chez nous mais nous ne pouvons pas», depuis l’arrestation de l’ancien chef de l’Etat le 11 avril 2011, des crimes au regard du droit international, y compris des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre, ont été commis par les milices et les mercenaires libériens fidèles à l’ancien régime ainsi que par les FRCI et des Dozos fidèles au nouveau président. Toujours selon ce même rapport, les FRCI ont depuis commis des crimes au regard du droit international à Abidjan, en particulier, dans le quartier de Yopougon. On peut y ajouter aujourd’hui, Duékoué, Vavoua, Arrah, Sikensi, Katiola, Bouaké…
Le chef suprême des FRCI, le président Ouattara, doit lui aussi, en toute logique, aller à la Haye. En ne le faisant pas, la CPI se soumet à la justice des vainqueurs et se discrédite devant la mémoire des quinze ou vingt mille morts de la crise post-électorale.
Comment comprendre également que M. Ouattara dise hier que la justice ivoirienne est incapable de juger l’ancien président et qu’aujourd’hui, cette même justice soit subitement à même de juger certains autres coupables ? Il s’agit d’un changement radical de doctrine de la part de l’équipe au pouvoir, le chef de l’Etat ayant plusieurs fois fait savoir son intention de collaborer sans restriction avec la CPI.
Nous voyons là une volonté d’éviter à certaines personnes de courir le risque de comparaître un jour devant la justice internationale. Si les choses se passent de cette façon, on dira alors que la CPI est partiale dans ses décisions.
Si donc, les autres ne rejoignent pas Scheveningen, alors il faudrait, pour être juste, qu’on libère celui qui est déjà là-bas. En attendant, et pour la justice, pourquoi ne pas trouver une formule de libération conditionnelle pour lui ? La formule existe et est en ce moment appliquée au premier ministre kenyan, qui se rend à la Haye pour ses comparutions et revient dans son pays. Pourquoi ne pas créer comme au Rwanda et en Sierra-Léone, un Tribunal spécial pour la Côte d’Ivoire ? De nombreuses idées existent, il faut les exploiter au maximum car nous devons nous garder des attitudes qui créeraient des injustices, sources de nouvelles frustrations et de conflits à venir.
L’Union africaine (UA), à travers le panel des chefs d’Etat, a supporté la victoire de Ouattara. J’aurais donc été étonné d’entendre une protestation officielle. En plus, en la matière, je ne suis pas sûr que la voix des pays africains soit audible. En tout cas, je ne l’ai pas entendu.
L’opposition n’est pas beaucoup représentée à l’Assemblée nationale : Jeannot Kouadio-Ahoussou et Guillaume Soro entre-prennent-ils des actes qui montrent que le pouvoir tient compte de l’opposition et la respecte ? Pourquoi ne luttez-vous pas pour obtenir un statut de l’opposition en bonne et due forme et que celui-ci soit inscrit dans la constitution ?
Franchement, il n’y a pas d’opposition à l’Assemblée nationale et on peut saluer l’initiative du premier ministre Jeannot Kouadio-Ahoussou et du gouvernement concernant le dialogue de Grand-Bassam entre le gouvernement et l’opposition. Lors du conclave de Bassam, des paroles fortes ont été dites, le cadre du dialogue a également été tracé. Il faut maintenant crédibiliser le cadre afin de donner confiance à l’opposition et de rassurer le gouvernement.
La question du statut de l’opposition fait partie des sujets à traiter dans ce cadre permanent. Nous attendons le chronogramme de travail qui doit reprendre les grands chantiers dégagés. Nous continuons à nous parler. Nous sommes confiants de part et d’autre. Cela est un bon début. Pourvu que ce ne soit pas du bluff !
Vous avez toujours dénoncé les accords de défense entre la France et la Côte d’Ivoire même quand vous étiez président de l’Assemblée nationale. Alors que vous étiez bien placé pour les faire supprimer, pourquoi avoir tant tergiversé ?
Il me semble que de nouveaux accords étaient en discussion entre Laurent Gbagbo et Nicolas Sarkozy. Je ne connais pas les termes exacts de ces accords ni ne sais à quel niveau de discussion ils étaient. Nous n’avons pas tergiversé, notre position est restée constante sur ce sujet. Les anciens accords de défense (puisque nous ne connaissons pas les termes du nouveau) étaient des accords commerciaux obligeant les Etats d’Afrique francophone à conserver des bases militaires françaises sur leur sol, avec des soldats prêts à inter venir selon les besoins de Paris. Avec ces accords, la France détient un monopole sur toutes les matières premières de l’Afrique francophone. On apprend comment la France a pris des mesures pour s’assurer qu’elle conserverait toutes ses prérogatives coloniales après avoir accordé l’indépendance aux pays africains.
Il est également notable que ces accords de défense font partie intégrante du «Pack de coopération», dans lequel on trouve la question du F CFA. Il faut retenir que ce que l’on appelle à Paris un accord de défense est d’abord pour l’Afrique un accord commercial. Pour les uns, il s’agit de la défense des intérêts qui assurent l’accès aux matières premières, pour les autres, il s’agit de commerce avec un partenaire privilégié. J’ai toujours été étonné d’entendre les Africains appeler ces textes, Accords de défense. Nous devrions dire Accords de protection administrative commerciale et monétaire de nos pays par la France. Ce sont des Accords protectionnistes.
Il y a encore beaucoup d’insécurité et les armes continuent de circuler en Côte d’Ivoire en nombre. Et puis, Alassane Ouattara, dit-on, a de plus en plus peur d’un coup d’état. N’est-ce pas normal qu’il cherche à préserver une certaine stabilité des institutions en demandant une présence des militaires français dans votre pays ? Vous à sa place, auriez fait autrement ?
Je ne comprends pas les normes qu’ils cherchent à préserver. L’armée française était présente à Abidjan en 1999 lorsque Bédié, pourtant démocratiquement élu, a été renversé par le général Guéi Robert. Elle était en Côte d’Ivoire, cette armée, lorsqu’en septembre 2002, M. Gbagbo, démocratiquement élu, a failli se faire renverser. Elle était en Côte d’Ivoire, cette armée, lorsque Soro Guillaume y a installé une rébellion armée et anticonstitutionnelle, pendant près de dix ans. Cette armée française était sur place en Côte d’Ivoire lorsque les rebelles du MPCI ont braqué les agences de la BCEAO dans plusieurs villes du pays sous leur contrôle, empochant impunément près de 60 milliards de francs cfa. Je ne parle pas du pillage des forêts et des plantations de cacao. La stabilité des institutions ivoiriennes dépend des Ivoiriens, de leur volonté de respecter leur constitution ou pas. Ou bien l’armée française est neutre et n’est pas là pour la défense de nos institutions, elle nous lais-se nous débrouiller entre nous, dans ce cas, nous n’avons pas besoin d’elle ou bien, elle n’est pas neutre et alors, on ne peut pas dire qu’elle soit là pour la défense des institutions, sinon Bédié n’aurait jamais été renversé et Soro n’aurait jamais réussi à installer une rébellion. Nous devons savoir ce que nous voulons exactement et ne pas soutenir n’importe quoi.
Qu’aurais-je fait à la place de Ouattara ? A sa place, j’aurais respecté les institutions de mon pays. J’aurais engagé une procédure de révision des Accords de coopération signés en avril 1961 entre la France et un certain nombre de pays africains. J’aurais demandé l’audit des comptes d’opérations que la Côte d’Ivoire a ouverts auprès du Trésor français et qui sont supposés assurer la garantie du F CFA. J’aurais proposé aux pays membres de l’UEMOA la création d’une monnaie sous-régionale commune arrimée à l’euro ou au dollar et/ou à un panier de monnaies avec une parité flexible.
Je me serais dépêché de faire tomber toutes les barrières protectionnistes qui ont été érigées avec les accords de coopération franco-ivoiriens. A sa place, j’écouterais les populations afin d’améliorer leur niveau de vie, gage véritable de la stabilité des institutions. A sa place, je me convaincrais que c’est le peuple de Côte d’Ivoire qui m’a élu et que mon serment m’oblige auprès de lui d’abord. Le volet militaire nous importe peu. Nous n’en avons pas besoin en réalité. C’est parce que nous avons peur de nos peuples que nous engageons autant de dépenses militaires là où les peuples attendent des infrastructures sociales, culturelles et économiques.
Parlons franchement, l’arrivée des socialistes au pouvoir en France, vous arrange non ? Ne vaut-il pas mieux Hollande que Sarkozy, qu’on soit Lider ou qu’on soit FPI ?
Pour nous, à LIDER, et nous souhaitons que cela soit la position de l’élite africaine, une hyène édentée, mal dentée ou non dentée reste toujours une hyène et sa bouche ne sera jamais un chemin de passage agréable pour le cabri. «La France n’a pas d’amis, elle n’a que ses intérêts». Cet aphorisme du général de Gaulle est encore d’actualité aujourd’hui. C’est la même chose lorsqu’une partie de l’élite africaine croyait qu’avec l’élection d’Obama, les pays africains allaient se développer rapidement. Le croire parce qu’il a du sang noir est plus que stupide. Le génocide rwandais, qui a eu lieu du 6 avril au 4 juillet 1994, s’est déroulé sous le mandat d’un président «socialiste» en la personne de François Mitterrand, grand ami du Rwanda. Gbagbo disait qu’avec l’arrivée de Sarkozy au pouvoir et le départ de Chirac, il pouvait dormir tranquille. On connaît la suite.
Certes avec François Hollande, le style va probablement changer mais dans le fond, il travaillera d’abord à la préservation des intérêts français. Pour nous, ce qui compte, c’est la politique des Etats africains vis-à-vis de la France.
Quel que soit le président français, nous dénoncerons toujours le pacte colonial. Nous ne sommes pas des Anti-Français, mais il faut sortir de ces accords de coopération léonins qui retardent le développement des pays de la Zone Franc.
On oublie parfois que vous êtes enseignant au départ. Vous avez beaucoup embrassé la politique et abandonné la science quand vous étiez au pouvoir. Finalement, l’enseignement supérieur a connu un recul pendant votre présence aux affaires. Le gouvernement est en train de s’attaquer à ce problème. Quel regard portez-vous sur son action ?
Si l’enseignement supérieur avait connu un recul pendant que nous étions aux affaires, les universités n’étaient pas fermées. Aujourd’hui, les universités sont fermées en Côte d’Ivoire pour, dit-on, les réhabiliter. On se pose la question de savoir s’il était nécessaire de fermer pendant deux années les universités pour une réhabilitation des bâtiments. Pendant tout ce temps, les enseignants sont payés. Aujourd’hui, nous avons trois générations d’étudiants bacheliers à la maison. Le silence des parents d’élèves est tout aussi curieux.
Du point de vue du capital humain, c’est un drame pour notre pays. Comment la rentrée scolaire va-t-elle se passer si un jour le gouvernement avait le courage de rouvrir les campus ?
Je n’ai pas abandonné la science au profit de la politique. D’ailleurs à l’université, il y a une discipline qu’on appelle sciences politiques. Le savant et le politique ne rentrent pas en contradiction. De ce point de vue, un scientifique peut faire de la politique et garder sa rigueur. Et j’entends à l’ouverture des universités, reprendre mes enseignements à la faculté des sciences économiques et de gestion d’Abidjan-Cocody.
Dominique Ouattara, la nouvelle première dame de Côte d’Ivoire, ne fait pas de poli-tique comme Simone Gbagbo. Elle est pleinement engagée dans le social. N’est-ce pas une bonne chose pour la Côte d’Ivoire ?
Elle ne fait pas de la politique dites-vous ? La fondation Children of Africa, propriété de la première dame, a été érigée en organisation d’utilité publique par un décret pris par son mari (décret n° 2012-232 du 07/03/2012). Cela signifie que cette fondation bénéficiera de l’argent du contribuable ivoirien pour son financement. En clair, on prend l’argent de l’Etat pour faire les œuvres caritatives. La bonne gouvernance est en souffrance. Pourquoi le ministère des Affaires sociales ne fait pas ce travail avec de l’argent public ? C’est comme si nous avions un ministère-bis des Affaires sociales. En plus, Mme Dominique Ouattara a été élevée, le 6 décembre 2011, par son époux via la Grande Chancelière, à la dignité de Commandeur de l’Ordre national de la République de Côte d’Ivoire. Comme ça ! Je ne sais pas si Mme Houphouët a été élevée à cette distinction par son mari président de 1960 à 1994. Je ne sais pas si Mme Bédié l’a été par son mari président de 1994 à 1999. Je sais que Mme Gbagbo n’a reçu aucune médaille de son mari président de 2000 à 2010, à moins que cela ait été fait clandestinement ou bien que je sois mal informé. Le président Ouattara, en un an de présidence, décore son épouse et l’élève à la dignité de Commandeur de l’Ordre national. C’est une bonne chose pour elle, mais pour la Côte d’Ivoire, je ne sais pas. Je me le demande comme vous.
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Interview réalisée par Jean Paul Tedga in Afriqueducation nr.348, du 16 au 31 mai 2012

ADO et ses multiples complices: Des voleurs genetiquement concus.


Scandale judiciaire autour des déchets toxiques ; Ils sont tous mouillés ! Ahoussou et Ouattara savaient depuis des mois…Bictogo, l’homme des affaires sales du pouvoir 
Source : Le Nouveau Courrier : Dernière Mise à jour : 22/05/2012 (Auteur : Philippe Brou)
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Certes, le nom qui apparaît au-devant de la scène dans ce qui est d’ores et déjà une affaire d’Etat est celui d’Adama Bictogo, ministre de l’Intégration africaine. Mais il a bénéficié d’une complicité du silence qui éclabousse Jeannot Ahoussou Kouadio et Alassane Ouattara lui-même.
L’image est saisissante, le symbole est ravageur. Dimanche dernier, alors qu’il est évident qu’il a déjà reçu l’enquête explosive de Jeune Afrique sur le scandale de l’indemnisation des déchets toxiques, Alassane Ouattara reçoit très officiellement le ministre des Affaires étrangères nigérien Mohamed Bazoum, avec à ses côtés… Adama Bictogo, le ministre de l’Intégration africaine, un des personnages principaux de cette incroyable histoire de corruption. Pourquoi l’actuel chef de l’Etat ivoirien, qui prétend faire de la moralisation de la vie publique son cheval de bataille, prend-il donc un si grand risque pour son image ? Mystère.
Pour mieux comprendre ce qui se joue avec le dernier scandale autour de l’affaire des déchets toxiques, il faut revenir à l’enquête de l’hebdomadaire spécialisé sur l’Afrique et édité à Paris. «Trois hommes (…) sont soupçonnés d’avoir détourné une partie des indemnités qui auraient dû être payées aux victimes de la pollution causée par le déversement de déchets toxiques à Abidjan, en août 2006. Leurs noms sont inscrits en lettres majuscules sur le rapport d’enquête de la police économique et financière. Il y a là Claude Gohourou, un leader étudiant qui, plusieurs mois durant, s’est improvisé représentant des victimes, Cheick Oumar Koné, président de l’Africa Sports, l’un des clubs de foot les plus célèbres de Côte d’Ivoire, et Adama Bictogo, aujourd’hui ministre de l’Intégration africaine, très impliqué dans la crise malienne. Selon les enquêteurs, il y aurait pour 4,65 milliards de FCFA (plus de 7 millions d’euros). Le rapport remis au procureur de la République, Simplice Koffi Kouadio, le 16 février dernier, recommande l’ouverture de poursuites judiciaires à l’encontre des intéressés pour «faux, usage de faux, détournement de fonds, recel et complicité». Que s’est-il passé ? Après l’accord de dédommagement des victimes signé entre le cabinet britannique Leigh Day et Trafigura, Claude Gohourou, de la Coordination nationale des victimes des déchets toxiques (CNVDT), parvient à obtenir que la justice ivoirienne ordonne le séquestre des fonds transférés à la Société générale de banques de Côte d’Ivoire (SGBCI). Cheick Oumar Koné contacte alors le représentant local du cabinet britannique, Mory Cissé, et lui raconte qu’il est en relation avec le ministre de l’Intérieur, Désiré Tagro, et le président du tribunal de première instance d’Abidjan. Et promet le déblocage des fonds, en échange d’une commission de 8% sur toutes les transactions. L’intéressé refuse et subit des menaces. Convoqué par la DST, il s’enfuit et réussit à atterrir à Londres, où il obtient l’asile. Au final, Adama Bictogo réussit, grâce à son entregent, à faire signer un protocole d’accord entre Gohourou et le cabinet anglais. On ne sait comment, Bictogo et Cheick Oumar Koné parviennent plus ou moins à prendre le contrôle du compte de l’association de Gohourou. 2,6 milliards sont virés sur le compte d’une proche de Koné. 600 millions sont prélevés pour le compte d’Adama Bictogo, pour sa «médiation». En bref, une sombre affaire de gros sous qui s’est nouée dans un grand cafouillage politique.
Ahoussou et Ouattara savaient depuis des mois…
Une information d’importance apparaît quand on lit l’enquête de Jeune Afrique. Le rapport détaillé sur les «exploits» supposés de Bictogo et Compagnie a été remis au procureur de la République depuis le 16 février dernier. Cela fait donc plus de trois mois que des enquêteurs désignés par le régime actuel accusent de faits très graves le ministre de l’Intégration africaine de Ouattara. Explosif, ce rapport remis au procureur, alors sous l’autorité directe de Jeannot Ahoussou Kouadio, ministre de la Justice, est naturellement passé par ses mains. Ce qui ne l’a pas empêché de composer son gouvernement en y introduisant un des personnages-clés de ce qui se présentait déjà comme une affaire d’Etat. Faute politique. Chef de l’Etat autoritaire, considéré par ses propres amis comme un «hyper-président», Alassane Ouattara ne pouvait pas ne pas être au courant de ce que disaient ses propres services de police sur un ministre dont il a continué de renforcer les pouvoirs. Les cris de colère des victimes des déchets toxiques n’y ont rien fait. Sans la publication de l’enquête de Jeune Afrique, peut-être que Bictogo aurait continué à vivre des jours paisibles. Le scandale qui le frappe aujourd’hui frappe donc naturellement ses supérieurs, qui ont organisé son impunité. Mais pourquoi l’ont-ils fait ?
Bictogo, l’homme des affaires sales
du pouvoir
Il faut savoir qu’Adama Bictogo n’est pas n’importe qui au sein du régime RDR. Il est au cœur du secret du clan les moins avouables du clan Ouattara. Juste avant le déclenchement de la rébellion ivoirienne, le 19 septembre 2002, ses comptes logés à la banque d’affaires britannique en France, HSBC, sont fermés parce qu’ils sont jugés «préoccupants» et «indésirables» en raison de soupçons de trafic – armes ou blanchiment d’argent. Comme par hasard, l’insurrection dont des cadres de son parti seront des figures principales, commence très vite après. C’est Adama Bictogo qui, par la suite, organise, avec son entreprise Côte d’Ivoire Fruit et des firmes étrangères partenaires, tout le business de la contrebande du cacao ivoirien qui passe par le Burkina Faso et le Togo. Est-ce dans le cadre de ses activités délictueuses qu’il noue des relations particulières avec Loïc Folloroux, fils de Dominique Ouattara et directeur Afrique d’Armajaro, firme sulfureuse impliquée dans la spéculation sur le cacao ivoirien ? Mystère.
Adama Bictogo, c’est également un des symboles de ce que Mamadou Koulibaly a appelé la «Rebfondation», c’est-à-dire les affaires inavouables mêlant personnages proches de la rébellion et dignitaires de la Refondation, et qui ont permis au clan de Ouattara de pénétrer le système Gbagbo pour mieux l’abattre. Adama Bictogo, c’est, au moins depuis 2007, l’agent d’influence de Blaise Compaoré, qui met de l’huile dans les rouages du difficile dialogue inter-ivoirien et gère des affaires «d’intendance» un peu particulières. Adama Bictogo, c’est le frère de Salif Bictogo, au cœur du scandale «Satarem-Greensol» autour de la gestion des ordures ménagères sous le régime Ouattara, qui n’a même pas coûté son poste à la ministre Anne Ouloto. Ouattara peut-il prendre le risque de se débarrasser d’un homme qui peut faire sauter plusieurs fois la République au regard des informations compromettantes dont il dispose ? Difficile de répondre par l’affirmative, alors qu’il n’ose même pas mettre en cause les «petits» chefs de guerre impliqués dans l’ethnocide wê, en dépit des injonctions agacées de ses parrains internationaux, notamment les Etats-Unis.
Par Philippe Brou